Ekin Fil
Ghosts Inside
LP HMS 042


L'Ombre Sur La Mesure

July 2017

De son propre aveu, la stambouliote Ekin Fil a commencé la musique suite aux compréhensibles révélations transmises par Grouper et Slowdive (rare jurisprudence qualitative en terme de retour gagnant post split et long silence). Après un passage chez l’injustement méconnu et beaucoup trop rare label Students of Decay en 2013, l’artiste turque semble avoir posé les valises chez le tout aussi recommandable Helen Scarsdale Agency. Si son Being Near de l’année dernière n’avait pas fait grand bruit, Ghosts Inside, sorti il y a quelques semaines, devrait lui assurer un rayonnement autrement plus large. Parce que c’est un des plus beaux disques sorti cette année, et parce qu’il se dresse comme une alternative pop (avec bien plus de spleen) à la dictature imposée par le dernier et très sur-évalué album de Laurel Halo.

Composé peu après une rupture sentimentale qui a laissé des traces, et pendant la bataille que livra le père de son auteure contre le cancer, Ghosts Inside n’est à priori pas un disque gai, léger, baléarique et estival. Il semble que le contexte politique et social turc a aussi contribué à l’ambiance dépressive qui a entouré la réalisation du disque. Et pourtant. Malgré un songwriting qui ne laisse lui aussi que très peu de place à l’allégresse, l’album transmet des émotions revigorantes tout à fait propices au repli cotonneux avec laudanum dans la zone de confort de votre choix. En tous cas, ça marche très bien chez moi.

Les importantes influences shoegaze qui avaient fait le « succès » des disques précédents ont quasiment disparu. Resteront les sempiternelles comparaisons et filiations à Grouper, même si honnêtement, en dehors du positionnement vocal sous voile diluvien, la souvent trop raide justice de la comparaison devrait s’arrêter là. Parce qu’Ekin Fil tient là un univers tout à fait singulier et bien à elle, qui a en plus le don de transmettre énormément à partir de tellement peu. L’essence même du "les is more" en somme.

Ghosts Inside devrait se révéler comme le compagnon idéal pour prôner le vide à qui a subi un trop plein. Pour se soustraire au tumulte et à l’avalanche des discours, à tout ce qui fait plus de mal que de bien quand tout s’effondre aux alentours. Avec quatre accords d’un piano désincarné, le bruit du vent marin et à peine plus de trois boucles de synthé, Ekin Fil transforme dans un murmure trois bouts de ficelles en évidences et en essentiel. Rien que l’Interlude de 1m 34s pourrait anéantir bien des discours et transmettre la paix. Tout comme "Like A Child," "Episodes," "Fin," "Before A Full Moon" ou "Silent Alive," qui m’évoquent les lèvres de Goldshifteh Farahani et un Kurdistan libre que je n’embrasserai sans doutes jamais.

Une perle de douceur et de volupté dans un océan de bruit. Les fantômes intérieurs d’Ekin Fil sont autant d’armistices pour affronter les démons de ceux qui l’écouteront. Pour enfin leur donner la place qu’ils méritent, dans le silence et la paix.